mémoire du Congo / cartes postales 1906/1907

 

 
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H.M. STANLEY

Nyangouie, 28 octobre 1876

Le sujet que je choisis pour en faire l’objet de cette lettre est un de ceux qui intéressent vivement une classe nombreuse de population anglaise et américaine, ainsi, je crois, que beaucoup d’Allemands. Je parlerai du commerce des esclaves dans l’intérieur de l’Afrique, des gens qui s’occupent de ce trafic et s’y enrichissent. En vous en traçant le tableau qui va suivre, je vous promets de ne pas me laisser entraîner par mes sentiments personnels ; je serai froid, précis et littéral, persuadé que la lettre aura plus d’effet que si elle contenait seulement des blâmes et des reproches adressés aux marchands d’esclaves.

On peut voyager longtemps en Afrique centrale, allant de l’est à l’ouest, avant de commencer à éprouver ce violent sentiment d’antipathie pour les marchands d’esclaves si caractéristique chez Livingstone ; car ce trafic, en beaucoup d’endroits, se borne à de petites ventes ou trocs de chair humaine entre Arabe et Arabe. Deux ou trois esclaves, ou une demi-douzaine, ou une douzaine, sont échangés paisiblement suivant que les exigences des affaires ou les besoins de la circulation le nécessitent. Ces quelques esclaves seront peut-être acceptés en payement d’une dette déjà ancienne, ou sont achetés pour compléter le nombre des serviteurs domestiques. Leur achat ou leur vente s’opère d’une façon tellement calme et régulière, que cela ne soulève guère plus de répulsion que le fait de voir passer un valet du service d’un maître à celui d’un autre.

À Ounyanyembé, peut-être, on pourra voir de temps en temps un spectacle bien fait pour provoquer l’indignation et le dégoût. Mais, pour en être témoin chaque jour, le voyageur doit avoir l’œil perspicace et se donner plus de mouvement qu’ il n’est prudent et confortable de le faire dans un pays dont le climat est torride. En Ouganda, où ce commerce s’exerce déjà plus en grand, il conserve néanmoins encore un aspect qui n’a rien de trop choquant, car le souvenir des scènes affligeantes et déplorables qu’il provoque a presque disparu de la mémoire des esclaves quand ils deviennent la propriété des Arabes. Les rois et chefs aux goûts particuliers desquels ce singulier trafic, si développé, doit son importance et son extension, ont depuis longtemps séché les larmes des captifs en cautérisant leurs nerfs et brisant par de cruels moyens tous les liens de sympathie et de sentiment qui les rattachaient à leur sol natal, si bien que, excepté dans des cas peu fréquents, il ne reste plus à ces infortunés de pleurs à verser ni même la force de gémir quand ils commencent à êtres conduits en troupeaux vers les comptoirs arabes ou vers la côte.

À Oudjidji, on peut voir un marché à esclaves, non pas un marché central comme à Zanzibar, mais plusieurs étables ou parcs tenus par des métis dégradés ou des Ouadjidji dépourvus de toute morale. C’est là que les acheteurs viennent s’approvisionner soit pour leur service personnel, soit pour le trafic. Les objets de ce trafic, quand on les débarque sur la côte d’Oudjidji sont généralement dans une condition effrayante, réduits par la famine à l’état de squelette d’ébène, tellement faibles qu’ils sont incapables de tenir droites leurs têtes larges et anguleuses. Leurs voix ont tout à fait perdu le caractère humain ; ce ne sont plus que des plaintes et des gémissements de malades. Très peu de ces malheureux ont la force de se tenir debout, leur dos représente un arc détendu, avec quelque chose de l’aspect dentelé de l’échine du crocodile. Sur chaque partie de leur corps se lisent les souffrances et les ravages de la faim, qui a fait d’eux des créatures maigres, décharnées, infirmes.

Je pourrais lancer ici quelque vigoureuse Philippique contre les auteurs de ces crimes, et ils méritent certainement mille fois toutes les injures qui pourraient leur être adressées par moi ou par quiconque, en Europe, est animé d’un sentiment d’humanité ; mais j’ai promis d’être froid, précis et littéral. Cependant je dirai certainement que toute la horde de Satan les protège, car ce doit être assurément grâce aux ruses et fourberies de l’enfer et de ses habitants qu’il est permis à la population d’une petite île comme Zanzibar de commettre des crimes qu’aucun Etat européen ne soupçonne (1).

Les squelettes vivants décrits ci-dessus sont ordinairement conduits à pied de Maroungou à Ougoubha, et de là à Oudjidji où on les entasse dans des canots. Quand notre expédition traversa Ougoubha, nous rencontrâmes huit cents esclaves, principalement des enfants et des femmes, répondant exactement à la description que je viens de faire. Je ne dois pas dire que ces huit cents esclaves étaient tous réduits par la faim à l’état de squelettes. Il y en avait quelques-uns, peut-être cinquante, qui possédaient encore quelque chair sur les os, mais ceux-là, me dirent les marchands, se soutenaient en mangeant les racines, les baies sauvages, etc., qu’ils pouvaient trouver en chemin. Les canots qui amenèrent l’expédition à Ougoubha retournèrent à Oudjidji avec des cargaisons complètes de cette marchandise. Francis Pocock, mon serviteur européen, avait souvent lu dans les journaux anglais des récits du traitement et de la condition de ces troupeaux de bétail humain ; mais jusqu’à notre arrivée à Ougoubha il ne s’était jamais figuré, disait-il, l’horrible réalité. Le pauvre Frank, obligé de retourner é Oudjidji pour ramener quelques déserteurs, assista bien malgré lui à de terribles scènes, car il lui fallut prendre passage sur un canot lourdement chargé d’esclaves, et dans lequel cinquante petits malheureux qu’on ne pouvait comparer qu’à autant de cochons de lait affamés étaient entassés en masse confuse. Comme le canot resta trois jours en route, les nerfs de Frank furent terriblement torturés.

Ces esclaves sont le résultat profitable d’une guerre systématique faite par des bandits à tous les districts de la populeuse contrée de Maroungou, guerre entretenue directement et indirectement par des ressources arabes. Directement, parce que les Arabes achètent les esclaves pris dans ces guerres et les payent en poudre et fusils qui servent à continuer ce brigandage ; et indirectement, parce qu’il n’existe point d’autres marchés que ceux arabes où les bandits puissent se défaire de leurs milliers de captifs, autrement il leur faudrait les relâcher faute de nourriture à leur donner.

Ces bandits sont des Ouanyamouézi, armés de fusils achetés à Ounyanyembé et Bagamoyo, et parfaitement au courant du commerce arabe et des marchandises les plus profitables. Ils se rassemblent en bandes dans le but odieux de réduire en esclavage toutes les tribus et peuplades qui se trouvent, faute d’armes ou d’organisation, trop faibles pour leur résister. Aucune contrée n’offre un champ aussi favorable à ces voleurs de femmes et d’enfants que Maroungou, où chaque petit village est indépendant, et généralement en mauvais termes avec ses voisins. À peu près tous les mâles adultes sont massacrés de la plus cruelle façon, et leurs corps sont ensuite coupés par morceaux et accrochés aux arbres le long de la route, afin que la terreur d’un sort pareil rende les villages et districts non encore attaqués plus disposés à se soumettre. Les enfants et les femmes ont trop de valeur pour qu’on les tue, les Arabes étant toujours disposés à les acheter.

Le possesseur de deux cent cinquante de ces pauvres captifs affamés et réduits à l’état de squelettes que nous rencontrâmes au gué arabe en Ougoubha était Saïd Ben Salim, le gouverneur d’Ounyanyembé, le même Arabe qui fut jadis le chaperon de Burton et Speke lors de leur voyage à Oudjidji en 1858-1859.

C’était la troisième fournée de cette année 1876 qui avait été ainsi consignée à Saïd Ben Salim, officier au service de Barghach, prince de Zanzibar. J’ai beaucoup réfléchi sur la singularité de ce fait. Le prince Barghach a conclu dernièrement avec la Grande-Bretagne un traité par lequel…Mais vous savez bien de quoi il s’agit. Je crois me souvenir qu’il contient, ce traité, prohibition du commerce des esclaves ; et une promesse – une promesse écrite -, de Seyd Barghach fut obtenue à cet effet : qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour arrêter ce trafic. Ne trouvez-vous pas singulier que Saïd Ben Salim, officier au service de Seyd Barghach, soit précisément engagé dans ledit trafic condamné ? Je me sens tenté de dire des choses vigoureuses contre cet homme, Saïd Ben Salim, mais j’en suis empêché par ma promesse de rester calme. Je me contenterai donc de constater que Saïd Ben Salim, d’après ce que je sais et ce que je crois, est l’un des principaux marchands d’esclaves en Afrique, et que ce même Saïd Ben Salim est un officier du prince Barghach. Et chose encore plus singulière, ce Saïd Ben Salim est l’agent dans lequel les autorités de Zanzibar ont le plus de confiance.

Vous remarquerez que cette lettre est datée de Nyangouie en Manyéma. Bien des gens se rappelleront que Livingstone raconte qu’il fut témoin là de plusieurs scènes atroces « qui lui firent saigner le cœur ». Il en décrit une terrible, dont un métis nommé Tagamoyo était le principal acteur. Quand j’arrivai dans cette ville où les faits que Livingstone relate se seraient passés, je demandai s’ils étaient vrais. « Absolument vrais, » - me dit franchement un naturel de Zanzibar, - « Ah ! M’tagamoyo n’a pas de cœur ; son cœur est vraiment bien petit ; il n’est pas plus gros que le bout du doigt. «  Ce qui signifiait qu’il était sans pitié, ne se laissant émouvoir ni par la compassion ni par le sentiment, car d’un homme libéral, juste et bienveillant, on dit qu’il a un gros cœur.

J’ai dit qu’entre Bagamoyo et Ounyanyembé, on ne voit guère que des ventes en détail d’esclaves ; qu’en Ouganda on voit ce commerce s’exercer sur une plus vaste échelle, mais sans beaucoup d’horreurs ; qu’en Oudjidji je vis de grands troupeaux d’esclaves ; et qu’en Ougoubha j’en rencontrai à peu près huit cents, tellement affamés, qu’ils pouvaient à peine se tenir debout. En arrivant en Manyéma j’arrivai sur l’un des champs principaux où les esclaves s’obtiennent, où l’on peut dire qu’ils croissent et sont fauchés et récoltés, ou bien, plus correctement, qu’ils sont parqués, tués à coup de fusil ou capturés, suivant les circonstances ; car jusqu’à ce qu’on en ait besoin, on leur permet de vivre heureux, de prospérer dans leurs petits villages que rien ne protège, de semer leur grain, de soigner leurs plantations, d’améliorer leurs demeures et de se quereller entre eux de cette façon inoffensive particulière à ces sauvages simples et à l’intelligence peu développée, ce qui ne fait, en somme, de mal à personne. Quand une demande d’esclaves se produit, quand le commerce reprend, Moeni Dougambi de Nyangouie, Mohammed Ben Nassour de Kassessa, Mohammed Ben Saïd de Muana Mamba, établis chacun à un coin d’un vaste district de forme triangulaire, convient leurs amis et les gens qui dépendent d’eux à une chasse de quelques jours, précisément comme un noble châtelain, en Angleterre, invite ses amis à venir tirer chez lui, sur ses terres, le daim ou le coq de bruyère. Or, dans cette battue générale, il est comme de juste sous-entendu que tous les hommes trouvés porteurs de lances ou sagaies seront considérés comme dangereux et tués à coups de fusil, pour être ensuite coupé par morceaux, mais que les femmes, les enfants et les adultes qui se rendront seront la propriété des vainqueurs. Le meurtre de ces pauvres gens dans de pareilles conditions, sur une telle échelle, est appelé une guerre ; et comme avec vos potentats européens, un motif quelconque pour déclarer ces guerres où les pertes sont, bien entendu, toujours du côté des natifs sauvages, est aisément et bientôt trouvé. Les sauvages essaient parfois, à leur façon grossière, d’user de représailles, rarement ils réussissent ; mais de là naît un autre grief et une autre guerre.

J’ai là trois petits extraits de mon cahier de notes que je vous prie de publier ; n’importe quel Arabe libre ou esclave, habitant Nyangouie, consentirait volontiers à en attester l’exactitude.

« 12 octobre. – Des Arabes appartenant aux trois districts de Kassessa, Muanna Mamba et Nyangouie se sont organisés aujourd’hui en troupe d’invasion pour venger le meurtre et la manducation, par une tribu près de Mana Mpunda, à moitié chemin de Kassessa et Nyangouie, de Mohammed in Soud et de dix hommes. Après six jours de massacre, les Arabes sont revenus avec trois cents esclaves et quinze cents chèvres, sans compter les sagaies, les pagnes, les escabelles, etc. »

« 24 octobre. – Les naturels de Kabanga, près de Nyangouie, ont été cruellement tourmentés, il y a deux ou trois jours, par une visite que leur firent quelques Ouanyamouézi au service de Mohammed Ben Saïd. L’insolence de ces derniers était si grande que les naturels s’écrièrent à la fin : « Nous ne supporterons pas cela plus longtemps. Ils vont voler nos femmes et nos filles sous nos yeux, si nous hésitons encore à les tuer. Tuons-les ! tuons-les ! et avant que les Arabes viennent nous serons loin. » Malheureusement, un seul Ouanyamouézi fut tué ; les autres prirent peur et s’enfuirent pour aller soulever les Arabes en leur apprenant ce nouveau « grief ». Aujourd’hui, M’tagamoyo, « dont le cœur n’est pas plus gros que le bout du doigt, » est parti pour Kabanga avec une célérité il s’est emparé de quinze esclaves, a tué trente naturels et incendié huit villages. Les Arabes disent que M’tagamoyo n’a fait qu’un très maigre butin. »

« 26 octobre. – Le lendemain de mon arrivée ici a été signalé par une attaque de M’tagamoyo et de sa bande sur les Ouagenya, ou pêcheurs, habitant la rive gauche du Lualaba. Il est parti dans la nuit, et à midi il revenait avec cinquante ou soixante femmes et quelques enfants. »

  • Ces guerres que vous faites aux naturels sont-elles fréquentes ? – demandai-je à mon ami Abed Ben Salim.
  • Fréquentes ! quelquefois il y en a six ou dix dans un mois ; - répondit-il. – Ces païens-là ne veulent pas se tenir tranquilles, ils soulèvent toujours quelque nouveau trouble, massacrent nos gens partout où ils peuvent en trouver l’occasion. Une petite troupe de cinq ou dix fusils n’ose plus sortir de la ville pour chasser du gibier. Nous sommes toujours aux aguets, et, dès que nous entendons parler d’un méfait commis par les sauvages, nous partons tous pour les punir.

La méthode de « punition » que les Arabes ont adoptée en Manyéma consiste à tirer des coups de fusil sur tout ce qui ressemble vaguement à un naturel armé, puis à se précipiter ensuite le yatagan à la main sur tout ce qui se trouve à leur portée, créatures ou choses, et à leur couper la gorge ou les hacher en morceaux, depuis une femme jusqu’à une gourde vide, depuis une chèvre ou un porc jusqu’à un œuf de poule, à moins cependant qu’ils ne s’en emparent. Quand des sauvages aussi simples que ceux de Manyéma s’enfuient à moitié morts de peur, terrifiés par le vacarme effrayant de la mousqueterie, et le sifflement des balles à leurs oreilles, on doit penser qu’ils laissent derrière eux beaucoup de choses ayant de la valeur aux yeux des Arabes, et que ceux-ci s’empressent de les ramasser.

Le tableau que je viens d’esquisser explique aussi comment beaucoup de misérables métis et d’Arabes qui, à Zanzibar, mouraient de faim, arrivent à commander et à passer en revue des troupes de trois à six cents esclaves armés. Possédant très peu d’étoffes et de verroteries, ils ne pourraient acheter des vivres pour ces esclaves ;  mais ils les nourrissent des profits et du butin de leurs razzias. Ouédi Safeni, l’un des capitaines de notre expédition, me disait pendant que nous allions de Muana Mamba à Nyangouie : « Maître, quand je vins pour la première fois ici, il y a huit ans, toute cette plaine entre Muana Mamba et Nyangouie était tellement peuplée que nous voyagions à travers des jardins, des champs cultivés et rencontrions des villages tous les quarts d’heure. Il y avait des troupeaux de chèvres et des bandes de cochons noirs autour de chacun de ces villages. On pouvait acheter un régime de bananes pour un cauris. Vous pouvez voir vous-même ce qu’est devenue aujourd’hui la contrée… » J’aperçus à perte de vue un vaste désert. Les quelques districts encore habités qu’on rencontre, à des intervalles de six heures de marche, sont toujours sur le qui-vive, redoutant une attaque imprévue.

Si les Arabes se proposaient de coloniser ce pays, une telle façon d’agir, de pareilles battues de gibier humain, seraient jugées une grande folie ; mais les Arabes n’ont nullement l’intention de coloniser Manyéma. Ce sont seulement des résidents temporaires sur un territoire qui jusqu’à ce moment leur a offert de nombreuses occasions d’y réaliser des bénéfices colossaux. En choisissant ce pays pour l’exploiter, les Arabes se sont rendu compte du caractère de ses habitants, ils ont vu que les naturels de Manyéma étaient moins capables de leur résister que n’importe quelles autres tribus africaines. Comme Livingstone était l’un des premiers arrivés en Manyéma, il pût observer et noter les premiers symptômes et les causes de la dépopulation qui s’y est produite depuis huit années, dépopulation qui va toujours croissant. S’il était possible qu’il pût se lever d’entre les morts et jeter un coup d’œil sur les districts maintenant dépeuplés, il est probable que son cœur serait plus que jamais rempli de tristesse par les méfaits de ces marchands de chair humaine.

Voici huit ans que les Arabes se sont installés en Manyéma et cependant, bien que leurs esclaves aient fait des progrès vers l’ouest, ils n’ont pu encore découvrir une localité convenable pour le commerce, ou s’assurer un endroit pour y établir un comptoir. Si l’on en croit leurs rapports, les naturels de l’extrême ouest paraissent être excessivement sauvages et belliqueux. Toutes les caravanes – bien que l’une d’elles comptât deux cent quatre-vingt-dix fusils, - ont été contraintes de s’en revenir très réduites en nombre, racontant de terribles histoires de combats livrés, de sièges soutenus et de souffrances par manque de vivres. On voit par là que les trafiquants arabes, ayant avant tout soin de leur santé, ne se soucient pas de la mettre en danger en faisant des razzias sur de puissantes tribus, et qu’ils leur préfèrent de petites peuplades faibles, que le manque d’organisation et d’union rend impuissantes vis-à-vis d’une troupe compacte de cent hommes armés de fusils.

Manyéma et Maroungou malheureusement pour leurs habitants offraient des occasions favorables dues à des causes locales. Chaque petit village obéissait à un chef particulier, et leur proche voisinage l’un de l’autre engendrait des jalousies et des haines de tribus à tribu ; si bien que, quand les trafiquants arrivèrent, ils furent non seulement éperonnés par leur avarice qui les poussait à prendre l’offensive, mais chaque chef fit de son mieux pour s’assurer leur appui contre son voisin. Manyéma est devenu une proie pour les Arabes, et Maroungou est dépeuplé par les Ouanyamouézi dans l’intérêt de ces mêmes Arabes.

Les Arabes achètent des troupes d’hommes dans l’intérieur de l’Afrique, car le trafic de l’ivoire nécessite de nombreux porteurs, et comme il n’est pas toujours possible d’en louer, ils sont forcés d’acquérir des esclaves pour les employer à transporter la précieuse substance jusqu’à leurs ports de mer. Aussi longtemps que l’ivoire continuera d’être un article recherché par le commerce, nous ne devrons pas blâmer très fort les Arabes d’employer les seuls moyens possibles, à l’heure qu’il est, pour arriver à le recueillir et lui faire gagner la côte. On doit aussi leur rendre cette justice, que dans leur façon de traiter leurs esclaves domestiques ils n’abusent pas avec cruauté de leur pouvoir sur eux. Exceptée dans de très rares circonstances, la condition de ces esclaves n’est guère pire que quand ils jouissaient de leur sauvage liberté. Donc, si les Arabes se contentaient d’acheter des esclaves et n’aidaient en aucune façon à réduire les sauvages libres en esclavage, nous n’aurions guère le droit de nous plaindre d’eux, pourvu que ces achats fussent limités à l’intérieur.

L’accusation que je porte contre les sujets du prince Barghach est qu’en Maroungou, Manyéma et Rua, ils emploient leur pouvoir à créer des esclaves, à capturer de vive force des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dans le but de les vendre à d’autres Arabes, uniquement pour tirer profit de la vente d’êtres humains arrachés injustement à leurs foyers. Je les accuse d’être engagé dans un trafic particulièrement odieux à l’humanité, trafic fondé sur la violence, le meurtre, le vol et la fraude. Je les accuse d’être engagé dans un négoce qui ne peut être désigné par un autre nom que celui de piraterie sur terre, et doit, conformément à la justice, être aussi punissable que la piraterie sur mer. Je dis que, pendant que toutes les nations dans le monde s’abstiennent de se mêler d’un tel commerce et généralement le condamnent, les sujets du prince Barghach, s’équipant à Zanzibar, Bagamoyo et autres ports de mer, s’organisent en nombreuses caravanes dont le principal objet, celui auquel elles consacrent tout leur pouvoir, toute leur force, est de pratiquer un système de piraterie sur terre, d’attaquer les tribus inoffensives et de capturer autant de naturels qu’elles le peuvent, dans le but de les vendre aux Arabes le long de la côte.

Je ne crois pas que le prince Barghach, personnellement, doive être blâmé. C’est sa faiblesse, son impuissance, son incapacité absolue de s’opposer à ce que ses sujets violent toutes les lois divines et humaines, qu’il fallait démontrer. Nous pouvons croire qu’il fait tout ce qu’il peut pour empêcher que ces choses n’aient lieu, pour s’opposer à ce que ce trafic honteux continue et s’étende. Mais il est évident pour moi et pour quiconque vient en Afrique que tout ce qui a pu être tenté, tout ce que l’on tente actuellement dans ce but, n’a pas plus d’action sur cet épouvantable et monstrueux négoce que n’en aura probablement la présente lettre. Je vous l’écris donc seulement parce qu’il est de mon devoir de vous fournir tous les renseignements qui peuvent venir à ma connaissance pendant mes voyages, et aussi  parce que peut-être (Dieu le veuille !) elle peut peser – ne fût-ce que du poids d’une plume, - dans la répression de maux aussi criants, aussi affreux.

Ce que j’espère surtout, c’est, avec votre aide, faire réfléchir bien des gens sur ce fait : qu’il existe sur le globe un petit Etat, à peu près égal en étendue à un conté d’Angleterre, jouissant seul du privilège de s’enrichir par le meurtre en masse, la piraterie sur terre, et le commerce d’êtres humains ; si bien qu’un trafic défendu à toutes les autres nations se trouve furtivement monopolisé, sans que personne s’y oppose, par la petite île de Zanzibar et un peuple aussi insignifiant que les sujets du prince Barghach.

Lettre tirée de « La découverte du Congo », M. Dreyfous et M. Dalsace, éditeurs, non daté

 

 

Bientôt sur cette page: comment H.M.STANLEY au service du roi des Belges va devenir l'un des principaux esclavagistes de l'Afrique coloniale.

 

 
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